Lexique de l'Epatant
...un petit échantillon de langage d'époque
- boche - poilu

Boche:
= allemand / deutscher Dickkopf

Incontestablement le mieux représenté dès le début des hostilités.Je le croyais dépassé ,lorsque je l'ai retrouvé sur certaines pages bien actuelles dont un site où les chansons du chanteur Renaud sont traduites en "boche" ..Il est vrai que j'ai encore souvent entendu ce mot détestable en France profonde dans les années 80.

Le Net fourmille d'interrogations et de pseudo-explications plus ou moins satisfaisantes voire fantaisistes du type ( vient de la marque BOSCH !).

Le plus raisonnable est probablement de se tourner vers le très sérieux "Dictionnaire de la langue du 20e siècle" chez Klincksieck aux Editions du Centre National de la Recherche Scientifique ( 1975).

Le mot serait attesté en 1862 dans l'expression populaire "têtes de boches" utilisée à Metz.

En 1881 , L.RIGAUD mentionne "tête de boche" dans le Dictionnaire de l'Argot moderne (page 46)
En 1886 , boche fait partie de l'argot militaire et est dès lors un synonyme d'allemand.

Boche dans "tête de boche" est peut-être issu de caboche (tête) par aphérèse ( et probablement pas emprunté à l'italien boccia ( boule de jeu ).-Voir autre opinion infra-
le sens de "allemand" est
-soit une spécialisation du même mot
ou bien d'après (tête de)boche ou bien d'après -boche devenu une espèce de suffixe argotique en raison de son emploi dans des mots comme rigolboche(1860), fantaboche,italboche.

Tout celà est plus que limpide , ...
Voyons quand même pour plus de précisions (toujours dans le dico du CNRS) :

alboche ( populaire, péjoratif, vieilli):
Formation argotique à partir de al(lemand) et de (ca)boche et non composée d' al(lemand) et de boche , ce dernier mot étant plus récent.(on s'en doutait ... )

Caboche = familier .tête, intelligence,jugement
clou à large tête servant à ferrer les chaussures de marche

Le mot serait attesté dès le 13e siècle dans la Première Continuation de Perceval et serait une forme normanopicarde.
Nous voilà renseignés.

Quand à allmoche (synonyme de alboche) cité par certains , il est inconnu au bataillon .

Tournons nous vers le Dictionnaire de l'Argot Français et de ses origines
Jean Paul Colin-Jean Pierre Mevel-Christian Leclère page 94 aux Editions Larousse

boche = aphérèse de alboche
1911 influencé par boche=libertin-mauvais sujet et par tête de boche ( tête dure qui se dit à Marseille où la boche est la boule servant à jouer.
Le suffixe -boche est courant en argot au 19e siècle
rigolboche(1860) , italboche
Il n'a pris un sens péjoratif que postérieurement dans un contexte de guerre.

La référence aux Marseillais conduit à feuilleter "Le Vocabulaire Français-Provencal(Tome2)" chez SlatkinsReprints Genève_Paris 1983 qui est en fait la réédition du Dictionnaire de la Provence et du Comtat Venaissin (Marseille 1785)

Bocho : boule , corps solide et sphérique, ordinairement en buis, qui sert à des jeux d'exercice, à abattre des quilles.celles du jeu de mail sont plus petites que les boules ordinaires.Du celtique :boch
( les auteurs précisaient en 1785 qu'ils n'indiquent que les origines sûres ...)

Chacun se fera une opinion.Quant à moi , j'aime bien la piste de la tête de boche faite de bois dur ...C'est en tout cas l'option prise par tous les caricaturistes de l'Epatant.

aphérèse Quel joli mot ! Quand dans la langue de tous les jours vous dites "jour" pour bon(jour) , vous faites une aphérèse. .Du latin:aphaeresis et du grec aphairesis ( de aphairein) = enlever
C'est donc tout bonnement le retranchement d'une syllabe ou d'une lettre en début d'un mot.


Poilu : le héros de la grande guerre

Au même titre que le "boche" , le "poilu" est omniprésent dans toutes les productions de l'époque.

Extrait d'un article (humoristique ? ) de G. Lenotre dans les Annales n°1836 du 1er septembre 1918:

Dans les années qui précédèrent la présente guerre, les jeunes gens se montraient volontiers hostiles à toute villosité faciale. Soit retour à l'athlétisme soit imitation de la correction anglaise, la moustache même semblait être tombée en discrédit. Nous marchions à grands pas vers le glabre, il ne faut pas en douter, quand le coup de tonnerre d'août 1914 arrêta net ce retour aux disciplines des deux derniers siècles de la monarchie. Du jour au lendemain tous poilus. Ce mot est couramment admis pour désigner le héros de la grande guerre. [...]= .Il ne qualifie pas seulement le combattant plein de bravoure et d'audace, il a un sens large, bien spécial: il ne peut être homonymé par aucun autre. La traditionnelle furia francese de nos soldats et leur proverbiale bonne humeur se doublent aujourd'hui de deux qualités que jusqu'ici on ne nous reconnaissait guère: la ténacité irréductible et la patience silencieuse.. L'homme qui possède ces quatre vertus guerrières - et il est admirable de constater que tous les possèdent - n'est plus seulement un brave, c'est un Poilu. L'acception n'est pas une innovation argotique ou locale; elle est née au front , à l'automne de 1914, ici, là, partout en même temps, sur cette incassable ligne de 800 kilomètres, courant à travers plaines, monts, villages et forêts, de la Suisse à la mer du Nord. Elle a gagné le pays, elle s'est répandue dans le monde entier.On parle des "poilus", avec admiration, au fond de l'Asie, aux régions polaires, à la terre de feu, chez les sauvages s'il en reste - même chez l'ennemi.Leur physionomie , déjà légendaire, est fixée pour toujours par les photographies prises au front et les croquis rapportés des tranchées : des faces hirsutes, avec des yeux de papa, et un bon sourire amusé fendant la barbe formidable.[...]

Est-ce modestie ou hygiène? Est-ce par ordre ? Tous les poilus qui nos reviennent du front en permissionnaires présentent cette particularité qu'ils ont le visage soigneusemnt rasé et conservent à peine une petite moustache crânement relevée au fer . ceci déroute un peu d'abord...On revient vite de cette impression première; dès qu'ils parlent, on est rassuré, il n'y a pas d'erreur possible: fussent-ils complètement imberbes, ce sont bien des "poilus" tout de même, et de rudes "poilus"