La Gazette des Ardennes - Edition Illustrée ( 1914-1918)
Journal de propagande allemand en langue française ...

La Gazette des Ardennes, journal sous contrôle allemand publié à l'arrière immédiat de la zone des combats a été fondée à Charleville en Octobre 1914 par le Service des Renseignements de l’armée allemande .

Une Edition Illustrée paraît tous les 10 jours au format de 46,5 x 31 pour 8 pages sur un papier de plus en plus médiocre avec des illustrations le plus souvent de couleur bistre vers la fin des hostilités. Elle tire pourtant en 1917 et 1918 aux dires de la Rédaction à plus de 100 000 exemplaires. Pourquoi une telle popularité? A qui s'adresse-t-elle ? Quels sont ses objectifs ?

 

Citons un contemporain ( Joseph Caillaux - Mes prisons Editions de la Sirène 1920 page 286 ) qui , pour appuyer sa défense, a lu l'ensemble des numéros de la Gazette et lui consacre la plus grande partie du 8e Chapitre de son livre plaidoirie.

" La Gazette a le souci, très naturel à son point de vue, de discréditer l'effort français. Elle cherche à montrer, aux gens des pays occupés et aux Allemands qui la lisent ou qui en trouvent des extraits dans la presse germanique, que des personnages considérables de notre pays formulent de telles critiques contre les directions gouvernementales ou contre la conduite des opérations militaires que c'est puérilité pour des Français d'espérer le succès. Elle s'applique aussi, très naturellement encore, à recueillir toutes les informations qui sont de nature à seconder le progrès des armes germaniques... "

Cette entreprise de démoralisation s'appuie pour l'essentiel sur des documents français habilement revisités.

Le portrait du Général de Castelnau en médaillon de la Une de ce numéro de 1916 est trompeur et semble indiquer qu'il est l'auteur de l'article résolument pro-allemand. Son véritable rédacteur y fait état des sentiments mitigés et du scepticisme de prisonniers français face à la manipulation sur la prétendue barbarie allemande. Suivent de nombreux témoignages et d'anecdotes aussi favorables qu' invérifiables qui battent en brêche la propagande alliée sur les atrocités commises par les troupes allemandes en territoire occupé.

Quelle est la réalité du conflit vue des premières lignes allemandes ? Les allégories habituelles, Marianne et le bedonnant John Bull dédaignent l'esprit d'ouverture du Feldgrau solidement campé qui souligne l'inutilité de l'effort de guerre.
D'ailleurs les jeunes combattants, génération sacrifiée, ont compris et fraternisent dans la mort ...Comment maintenir le moral de la troupe quand l'ennemi est perçu comme un alter ego, une victime elle aussi ?

A quoi bon continuer le combat quand la sérénité dans les tranchées allemandes est reconnue par l'étranger ...
... et que le combattant allemand sûr de sa force attend de pied ferme malgré son équipement moyenageux pourtant parfaitement adapté à cette guerre "moderne" de positions.
.La Gazette publie régulièrement la liste et les photos de groupes de prisonniers français -voire anglais- détenus en Allemagne ! Ici des éléments, officiers et troupe, du 54e RI et de son régiment de réserve le 154e RI basés dans la Meuse. Les photos sont souvent publiées sur une double page et donnent évidemment le sentiment que les Allemands font beaucoup de prisonniers. La précision de ces listes de combattants est incontestablement fort utile pour les recherches sur les régiments de la Grande Guerre.

La Croix Rouge est un excellent relais pour des informations qu'il est donc difficile de mettre en doute. Ces photos de prisonniers bien traités et visiblement peu éprouvés par la captivité sont un appel implicite au dépot des armes..

Les camps ( Münster, Giessen, Landsberg, Darmstadt, Würburg, Merseburg) ont une bonne image. Les prisonniers bénéficient de séances récréatives, ont des activités intellectuelles, publient des journaux... Beaucoup de reportages viennent conforter l'idée que la captivité sera une alternative acceptable aux risques permanents et inutiles courus dans les tranchées. Rappelons que nous nous trouvons à l'époque des "fraternisations" et des mutineries" que redoute le Haut Commandement Français inquiet du pacifisme qui se propage.
Autre thème récurrent: les Anglais sont la cible privilégiée. Ici ce dessin de Petersen emprunté aux "Lustige Blätter" évoque les pressions sur la Hollande.
La légende de la photo condamne les raids aériens anglais dont ils s'étaient effectivement fait une spécialité.
On rappelle au passage les atrocités qu'ils ont commises dans un passé récent. Ils ne peuvent se targuer d'être de grands défenseurs de l'humanité.

Leur but véritable qui ne date pas d'hier est en fait l'hégémonie.
La Gazette s'offre à bon compte la collaboration de nombreux humoristes ou polémistes dont elle plagie les croquis publiés initialement dans des publications françaises ou anglaises pour les retourner à son avantage. Ici des emprunts au Journal, au Byständer de Londres et au Rire fustigent le "bourrage de crânes" pratiqué par les Alliés.
Là il s'agit des restrictions, notamment de chauffage, qui touchent donc aussi les Français. Poulbot est largement mis à contribution à son corps défendant.
Notons ici surtout la présence bien rare dans ces pages humoristiques d'un dessin des "Lustige Blätter". A souligner aussi ce dessin du Journal où le Tigre Clémenceau est prié de mettre sa griffe. La Gazette donne souvent la vedette à celui qui passe pour être un de ses "collaborateurs habituels". Joseph Caillaux est convaincu que Clémenceau aurait du être accusé de défaitisme et de trahison, pour avoir continuellement fourni aux Allemands de précieuses informations sur le moral, l'impréparation, les hésitations du Gouvernement.
" On peut être sûr que toutes les feuilles allemandes, autrichiennes, bulgares et turques font trop souvent leur petit et même leur grand déjeuner des grincheries et de ces éternels ragots haineux dont s'émaille immanquablement le leader article de l'Homme Enchaîné. La Gazette des Ardennes ce journal qui est publié par les Allemands chez nous, dans les territoires qu'ils nous ont arrachés, s'amuse presque journellement à le reproduire? C'est qu'elle ne compte pas sans doute parmi ses rédacteurs quelqu'un qui équivaille à M. Clemenceau pour l'acharnement, la méchanceté, la hargne sans cesse en éveil. Et puis comme il s'agit en somme de détacher de la France des Français, à qui peut-on s'adresser mieux qu'à M. Clemenceau? N'est-il pas, par excellence le dissolvant?
Caillaux ajoute :" Non seulement les Français qui gémissaient sous la botte allemande et auxquels cette prose meurtrière parvenait par l'intermédiaire de la Gazette des Ardennes voyaient diminuer leurs espérances, s'appauvrir leur confiance, non seulement l'ennemi y trouvait le plus succulent régal, le plus précieux des réconforts, il y puisait encore des informations singulièrement utiles, dont il n'a pu manquer de tirer parti." S'il est vrai que Clémenceau avait souvent maille à partir avec la censure, certains de ses articles y échappaient , comme cette diatribe reprise par La Gazette." Un trio de despoticules Poincaré,Viviani,Millerand, suivi d'une pâle engeance de ministres à tout subir, s'est donné pour unique propos - une fois doté du pouvoir de la censure sur les informations militaires - de supprimer des feuilles publiques jusqu'au simple exposé des faits, si bien qu'il ne s'agit clairement que de protéger contre de gênants commentaires des personnages qui, sans l'excuse d'avoir reçu l'onction sainte de Reims, prétendent s'arroger " républicainement " le total de l'omnipotence humaine dans un néant de responsabilités. "
En fait, la Gazette est une source passionnante d'articles, de photos, de dessins, de caricatures, détournés habilement pour les besoins de la propagande allemande. Ces exemples illustrent admirablement la double lecture possible et l'interprétation difficile de documents éventuellement maquillés: ici la Gazette prend les Anglais en flagrant délit de manipulation.
D'ailleurs le 18 octobre 1919, selon Wikipédia, le procès de la Gazette se terminera par la condamnation à mort des rédacteurs français: le sous-lieutenant Roger Hervé et Louis Laverne. Sept autres condamnations aux travaux forcés furent prononcées et Henri de Gronckel qui était en fuite fut condamné par contumace à la peine de mort. La Gazette avait été décidément bien dérangeante.